"Le tonnerre est impressionnant,
mais c'est l'éclair qui est important"
(Mark Twain)
Toujours dans le cadre de la série sur l'essentiel, nous abordons maintenant le thème de l'unité. J'aborderais celui-ci sous plusieurs angles mais dès le début je parlerais d'une seule et même
chose, fragmentée pour en saisir plus facilement les différents aspects.
Les inspirations de l'article sont bouddhistes, Taoïstes mais également une approche particulière basée sur des écrivains plus récents.
Unité de la personnalité.
Nous commençons par une approche que l'on pourrait qualifier de purement psychologique. Cependant, elle dépasse de loin les concepts de celle-ci puisque sa prise en compte touche au final tous les
domaines.
Lorsque nous débutons notre parcours sur la voie (A-t-il jamais eu un commencement ?), il n'est pas évident de comprendre que nous sommes des êtres fragmentés, de véritables skizophrènes
ambulants.
Ces thèmes ont bien été mis en avant dans notre société moderne par le fait de jouer plusieurs rôles, celui d'enfant ou de parent, d'élève ou de professeur, d'ami ou d'amant. Cela nous amène à nous
comporter différemment dans les situations, adapter notre manière d'être, notre langage et même parfois nos références. C'est presque une nécessité dans une société où règne un véritable
melting pot de cultures, d'éducation et de milieux différents, jusqu'au point où l'on ne sache parfois pas sur quel pied danser.
Cela ne fait pour autant pas tellement avancer notre problème puisqu'il ne se situe pas dans le fait de jouer différents rôles mais bien dans la croyance en la réalité de ceux-ci. La plupart du
temps, tellement investit dans le fait d'incarner ces rôles, on en oublie qu'ils ne sont que des jeux d'acteurs et non des mises en scènes servant à représenter ce que nous sommes. Passer de
l'ignorance à une prise de conscience de ces différents rôles permet de mieux gérer nos réactions et d'avoir un autre regard sur la portée de nos actions.
Ces actions ne sont pas là pour nous définir. Elles existent par et pour les interactions qui appellent leur nécessité. Vous réagissez alors à la situation puisque intuitivement (peut être même
instinctivement), vous pensez que celle-ci requière une réaction de votre part, une prise de partie et un positionnement. Dans ce cas, vous répondez non pas de la façon que est nécessairement la
plus adaptée et la meilleure mais vous répondez dans le cadre de ce qui semble le mieux convenir à représenter ce qui vous défini.
Il y a de fait une constante skizophrénique dans votre comportement. Puisque votre réaction dépendra plus de la définition instinctive de vous même que d'une action correspondant au plus près à la
situation.
C'est un énorme paradoxe que d'agir suivant son rôle et son étiquette en croyant agir conformément à ceux-ci, et d'agir suivant la situation, ce qui nous amènera à des actions parfois
contradictoires avec la définition de nous-même.
Agir par rapport à son rôle ou la volonté de se définir provoque constamment la scission de l'individu en des personnalités multiples et créé ainsi de multiples incohérences. Ces incohérences ont
une fâcheuse tendance à devenir elles-même des névroses ou provoquer des attitudes de remords et de culpabilité, renforçant le contexte des situations à venir, provoquant anticipation et stress,
idée de gain ou de perte...
Lorsque l'on recherche l'unité, on tend à agir suivant la situation. L'incarnation des rôles devient alors un jeu d'acteur dont on sortira si la situation l'exige. Nous n'avons rien à définir de
nous-même aux autres. Les situations peuvent être paradoxales si nous suivons les différents rôles que nous interprétons, mais au final, c'est une personnalité unifiée qui se trouve à la base de
tout ceci. C'est ce qui change fondamentalement la nature des actions.
Les paradoxes dérangent ceux qui tentent de définir la nature d'une personne, de poser des éléments stables sur sa personnalité. En sortant des habitudes de répondre à ce genre de besoin émanant
des autres, nous pouvons retrouver cette unité, unité se révélant entre autre par l'absence de croyance en un soi persistant et éternel.
On place parfois des méthodes habiles pour aider les gens à sortir des situations de définition d'eux-même. Les voeux dans le bouddhisme Zen en sont un, même si cela comporte le risque inhérent
d'une identification à ces voeux et à un rôle de moine. Certains les prennent pour essayer de changer leur définition d'eux-même, ce qui peut finir par un rejet des voeux. Mais ces voeux mettent en
évidence un moyen d'unifier les personnalités par l'action. Les personnalités fragmentées provoquent des paroles désordonnées et des actions incohérentes. Une tentative d'agir sur ces personnalités
pour les unifier passe par une prise de conscience dans les actes. Penser une chose et faire l'inverse nous montre souvent l'étendue du chemin à parcourir pour unifier...
On ne recherche pas la perfection à tout prix mais bien à réduire les incohérences d'une façon régulière et sans efforts démesurés, à la manière de l'érosion sur la roche.
Unité du corps et de l'esprit.
Comme je l'ai déjà dis dans ce blog, l'approche bouddhiste concernant le corps et l'esprit est qu'ils ne sont pas deux choses distinctes. Il y a un
corps-esprit, formule assez simple pour désigner une entité et fonctionnement difficile à cerner. Mais les bouddhistes n'ont évidemment pas été les seuls à parler de cette absence de dissociation
et de la nécessité de sortir d'une approche où le mental dominerait le corps.
On peut s'intéresser ainsi à la branche de la psychologie expérimentale nommée la Psychophysique, apparue en 1860, et définie comme l'étude des relations entre les stimuli et les sensations. Son
instigateur,
Fechner, souhaitait mettre en avant scientifiquement les relations de dépendance entre le corps et l'esprit. Il suivait là une intuition selon laquelle la matière et l'esprit ne
sont qu'une même réalité...
La conviction d'une unité entre la matière et l'esprit tend justement à ne plus se voir dissocié de son propre corps, mais également de l'univers autour de nous. La Skizophrénie engendrée par une
scission entre notre esprit et le reste s'avère être l'un des plus gros blocage concernant une prise de conscience de la réalité puisque, dans une approche dualiste corps/esprit, nous accordons
malgré nous l'importance première à nos pensées. Nous leur donnons une légitimité prédominante à nous dire ce qu'est la réalité, alors que logiquement ce sont les stimuli qui devraient tendre à
nous donner cette réalité.
Entre les deux côtés (prédominance de l'esprit ou à l'inverse du matériel) existent justement le chemin d'une unité du corps-esprit.
Cette unité, j'ai pu la retrouver chez deux autres auteurs qui ont mis à mon sens en avant le caractère indivisible du corps-esprit. Ceux-ci semblent avoir eu l'inspiration psychophysique dans leur
approche et mettent en lumière des axiomes élémentaires de cette unité.
F.M. Alexander, après avoir eu des problèmes de voix lorsqu'il pratiquait des récitations dont aucun médecin n'arrivait à lui fournir un bon remède, a effectué des recherches
personnelles. Il a procédé minutieusement durant de longs mois à des observations de ses attitudes corporelles lorsqu'il récitait. Il s'est aperçu de nombreuses mauvaises habitudes qui semblaient
être à l'origine de ses extinctions de voix et maux de gorge après ou durant ses récitations...
Cependant, au fil du temps, ses essais de rectification l'amenaient à d'autres constatations. Si au départ, sa position de tête semblait être la cause de son mal, il s'aperçut progressivement que
les causes étaient diverses et nombreuses, la répartition de son poids sur les jambes, sa colonne vertébrale et du coup son équilibre.
Alexander a mis en avant deux choses importantes : Nous n'avons pas une conscience précise de notre corps, de sa position, de nos attitudes et de nos tensions. La seconde est que même lorsque nous
essayons de réajuster, la perception que nous avons de notre propre corps est faussée. Sa technique est censée permettre d'agir sans tensions.
Sans nécessairement le savoir, Alexander réactualise des méthodes du bouddhisme et notamment celle du Tchan.

Notre second
personnage s'appelle
Aldous Huxley, auteur de
Brave new world (le meilleur des mondes). Huxley s'est intéresse à la psychophysique du fait de
problèmes de vision dans son enfance. Il a écrit sur le sujet concernant la lecture sans lunettes, lui qui était proche d'être aveugle a réussi à retrouver une niveau de vision lui permettant de
lire des livres. Huxley a mis en avant dans cet ouvrage une approche suivant laquelle l'état de tension des globes oculaires semblaient être responsable de la détérioration de ceux-ci, ou de
l'absence d'auto-guérison des organes de la vue. Là encore, il met en lumière que les mécanismes de la vue sont intrinsèquement associés à des attitudes mentales, comme par exemple le réflexe de
tension lors d'une source lumineuse ou la diminution de la mobilité du regard, qui sont associés à l'existence d'une inertie mentale, de tensions provenant de peurs.
J'ai personnellement l'habitude d'accorder beaucoup d'attention aux yeux des personnes pour me renseigner sur leur attitude psychologique, un regard vague ayant tendance à signifier certaines
choses, un regard fixe autre chose... Les travaux sur la gestion mentale réalisée dans les années 70, mettaient également en avant l'intérêt de la position des yeux lors d'évocation de souvenirs et
d'efforts de remémoration. Dans ces cas, l'activité oculaire me semble révélatrice des états d'esprits, de l'attitude intérieure de la personne.
La même chose peut être observé sur d'autres parties du corps. Des exercices de Taichi chuan apprennent à discerner et sentir les tensions chez l'autre. La pratique du Qi gong et du Taichi sont
révélatrice également de l'inaptitude des gens, lorsqu'ils n'ont aucun entraînement, à ne pas arriver à situer intuitivement les parties de leur corps (mettre les mains pile au-dessus de la tête).
Ces attitudes physiques ont pour moi des liens très étroits avec le psychisme de l'individu, notamment dans le cadre du stress et des angoisses.
Unité Individualité-Univers.
Mais Huxley a poussé ses réflexions plus en avant. Ainsi, dans
les portes de la perception, il relate par écrit une expérience de prise de
mescaline. La Mescaline est censée être à l'état naturelle dans le Peyolt, les fleurs de cactus que prennent les chamanes mexicains. C'est un psychotrope considéré par les chamanes comme une plante
médecine (elle ne produit pas de dépendance physique et peut être utilisée pour stopper des conduites addictives comme l'alcoolisme) ou de connaissance (état de conscience modifié).
L'expérience s'avère intéressante puisque Huxley était un écrivain doté d'un intérêt profond pour la spiritualité et avait étudié de nombreuses cultures en ce sens. Ainsi, il établit des ponts
entre son expérience sous Mescaline et les principes de la spiritualité bouddhique, taoïste, indienne et chrétienne.
Pour moi, le plus important d'entre eux s'avère être la vision du monde qu'il possède durant son expérience. Huxley a la nette impression de percevoir tout ce qui l'entoure, même les objets, par
plus vivant que d'habitude puisqu'il perçoit leur non-soi. Chaque être vivant et chaque être non-vivant, les éléments de l'univers, sont alors perçus comme n'ayant pas de soi mais dégageant une
impression de vitalité de fait beaucoup plus forte.
En fait, son expérience pourrait porter à verbaliser notre perception des choses comme tronquée d'une partie de sa réalité et de sa vitalité. Cette partie manquante serait encore et toujours une
approche duelle, celle qui consiste à appliquer la même croyance que nous avons sur nous-même (l'existence d'un noyaux persistant, même lorsqu'il serait séparé de son contexte) sur tout l'univers
qui nous entoure.
L'ignorance de cette partie fondamentale de l'univers que rien n'existe séparé de son contexte et donc du reste de l'univers, ne nous permet pas de nous sentir lié à ce qui nous entoure et donc d'y
porter notre attention. Et puisque nous ne portons pas d'attention à tout ceci, nous ne pouvons réaliser le caractère profondément unifié de l'univers dans lequel nous vivons. Nous ne pouvons pas
non plus développé les qualités comme la compassion puisque, sur le postulat a-priori que chaque chose possède sa propre individualité, nous n'estimons pas avoir pour rôle de faire attention à ce
qui nous entoure, d'essayer de ressentir leur essence (le non-soi), d'ouvrir nos perceptions et développer naturellement notre empathie à l'égard de tout cet univers, qui est à l'image de
nous-même.
Cette recherche d'unité des trois parties (Personnalité, Corps-esprit, Individu-Univers) s'exprime comme un travail global, nécessairement holistique. C'est en quelque sorte une
écologie
globale. Le Bouddha était un écologiste avant-gardiste si l'on prend la définition de l'écologie comme étant "
la science des relations des organismes avec le monde environnant,
c'est-à-dire, dans un sens large, la science des conditions d'existence" (Wikipédia - Haekel). Toute son approche est une étude des relations entre les différentes parties de notre organisme,
mais également des relations entre ces parties et l'environnement. Tout le travail consiste à recréer ces infinités de liens vis-à-vis de nous-même, en nous-même et avec ce qui nous entoure. Il
faut cesser d'utiliser notre énergie à nous crisper sur l'envie de nous scinder de nous-même et de notre monde. On ne se perd pas dans l'unité, on se retrouve.
Dams.
Bibliographie :
-
L'usage de soir, sa direction consciente en relation avec le diagnostic, F.M. Alexander. Edition ContreDanse.
-
Les portes de la perception, Aldous Huxley. Edition 10|18.
-
L'art de voir, lire sans lunettes grâce à la méthode Bates, Aldous Huxley. Edition Payot.